LiaScript, plus REL tu meurs ?
Ce court article fait suite au Formacroq du 22 mai 2025 dans lequel j’ai présenté LiaScript, un interpréteur ouvert de documents rédigés en Markdown, qui transforme des documents textes en cours interactifs comportant des quiz, des animations, de l’exécution de code, etc.
Je résume ici les raisons pour lesquelles cet outil est particulièrement intéressant dans le cadre de l’élaboration de ressources éducatives libres (vraiment libres). Un guide de démarrage pas à pas est disponible ici.
Présentation succincte
LiaScript est un projet mené par trois enseignants-chercheurs de la Technical University Bergakademie de Freiberg, André Dietrich, Sebastian Zug et Jihad Hyadi. Je n’ai pas trouvé la date exacte du lancement de l’interpréteur, mais on trouve sur le blog dédié une première contribution en 2018. Une chose est certaine, à l’heure où j’écris ces lignes, LiaScript est toujours plein de vitalité et connaît de nombreuses et régulières mises à jour et améliorations.
L’outil s’est assez tôt positionné comme une alternative authentiquement ouverte aux Learning Management System (LMS, donc Moodle et consorts). Si ces derniers peuvent être basés sur du code libre (c’est le cas de Moodle), reste qu’ils sont bien souvent utilisés de manière trop fermée (cf. à ce sujet l’article de Dietrich et Zug From Hero to Zero with learning management system). Ils souffrent aussi des mêmes problèmes que tout Content Management System, des outils-logiciels qui, pour des raisons d’efficacité, séparent le contenu du contenant, mais, ce faisant, orientent la manière dont le contenu est pensé, et rendent particulièrement complexe la modification du contenant.
Ce combat n’est pas le nôtre… ou peut-être que si. Certes, nos formations, quand elles ont été pensées pour de l’asynchrone en ligne, sont généralement forgées et hébergées dans des LMS pour répondre aux besoins de publics internes à notre institution, mais notre culture professionnelle valorise depuis longtemps les échanges de pratiques interétablissements (coucou les JNF, coucou FormaBib), la reprise ou le remixe (parfois sauvage) du travail des autres, le dépôt dans des archives ouvertes (comme Zenodo et la communauté ADBU Compétences informationnelles) et bien d’autres pratiques au fondement de l’éducation ouverte.
Voilà pourquoi LiaScript m’a parlé. Mais ne comptez pas sur moi pour me payer de mots, je compte bien démontrer que cet « outil » est une réponse très intéressante à notre soif légitime de libre circulation des ressources éducatives.
Les 5R
Pour déterminer si LiaScript (ou tout autre outil) fabrique des
ressources éducatives libres, David Wiley dans son blog Improving Learning propose de
retenir cinq critères :
- La ressource (ainsi fabriquée) permet-elle que l’on en conserve une copie ? (retain / retenir, conserver)
- La ressource rend-elle possible sa propre révision et adaptation ? (revise / réviser, corriger, adapter)
- La ressource rend-elle possible la fusion avec une autre ressource ? (remix / remixer, combiner, fusionner)
- La ressource rend-elle possible sa réutilisation ? (reuse / réutiliser)
- La ressource rend-elle possible sa redistribution ? (redistribute / redistribuer)
Selon Wiley, si vous répondez oui à ces cinq questions, vous avez une
REL. Voyons cela de plus près.
Retain/Retenir
Une ressource éducative élaborée pour LiaScript, c’est avant toute chose un fichier texte composé en Markdown, un langage à balisage léger, très facile à prendre en main.
C’est aussi un certain nombre de documents annexes comme une banque d’images (vos captures d’écran, on est une profession qui fait beaucoup de captures d’écran), ou, par exemple, des activités de type H5P.
Tout ce petit monde est hébergé sur un répertoire GitHub (pour le moment, il me semble que seul GitHub permet une utilisation de LiaScript, et, oui, je sais, GitHub a été acquis par Satan-Microsoft en 2018) qui rend possible by design la conservation. En effet, tout un chacun est parfaitement libre de se rendre sur l’un de mes répertoires et de télécharger ce dont il a besoin, même sans compte (jetez tout de même un œil sur la licence du répertoire avant).
Avec un compte GitHub, c’est encore plus simple, n’importe qui peut forker (grossièrement, en faire une copie) n’importe lequel de mes répertoires pour en avoir le contrôle total sur son propre compte
GitHub (et en local).
Revise/Réviser
Avec un contrôle total sur votre répertoire (qu’il soit originellement le vôtre ou qu’il ait été forké à partir d’un répertoire qui ne vous appartient pas), la modification simple ou la réadaptation (sur un autre support, dans une autre langue) est facile : la ressource est écrite dans un langage qui n’appartient à personne, qui reste facile à lire et à comprendre. Il n’est, en outre, pas près de disparaître parce qu’il est utilisé par beaucoup de communautés scientifiques. La plupart des éditeurs de texte sont capables de le lire directement dans GitHub (même si à titre personnel j’utilise Visual Studio Code – je sais c’est encore du Microsoft – pour des raisons que je vous laisse découvrir dans le guide) ou par un autre éditeur au besoin.
Remixe/Remixer
Dans le prolongement de la modification mineure, toute modification substantielle est, là encore, assez simple parce qu’il suffit globalement de copier-coller des morceaux que vous voulez intégrer dans votre ressource remixée (des subtilités liées aux liens qui mènent vers des documents externes tels que les images subsistent, mais rien d’insurmontable).
Ce que vous voulez combiner n’est pas écrit en Markdown ? Pas grave, la conversion .docx/.odt <–> .md (l’extension du Markdown) est parfaitement gérée avec Pandoc, idem pour la conversion .html <–> .md.
Là encore, je vous renvoie vers le guide pour apprendre à utiliser Pandoc.
Le suivi des versions
Qu’elles soient mineures ou d’ampleur, travailler dans GitHub va vous faire prendre le pli de documenter vos modifications de manière plus précise et plus transparente. Si vous utilisez un éditeur de texte tel que VS Code ou Atom, ou si vous travaillez directement dans GitHub, toute modification est consignée dans un historique des versions.
Si vous reprenez le travail de quelqu’un d’autre (avec le fork d’un répertoire) vous conservez son historique de versions. Si vous voulez revenir à une version antérieure, de votre propre travail, c’est aussi possible.
Reuse/Réutiliser
C’est ici que LiaScript entre véritablement en scène. Jusqu’à ce stade, il n’a été question que de GitHub et d’éditeurs de texte, et c’est bien normal parce qu’on ne travaille pas dans LiaScript. Ce dernier n’est finalement qu’un intermédiaire en vue duquel on peut travailler, mais pas exclusivement.
Là encore, je vous renvoie vers le guide pour de plus amples détails.
Dans tous les cas, une fois passé à la moulinette de LiaScript, vous parvenez à une ressource qui s’affiche dans votre navigateur, et, pourvu que vous ayez respecté la syntaxe simple du Markdown et ses spécificités relatives à LiaScript, elle est prête à l’emploi.
Redistribute/Redistribuer
Dans sa version publique, la ressource ainsi créée est une URL qui peut donc se partager comme telle, mais aussi s’intégrer dans une page web, voire dans Moodle (j’ai déjà testé, ça marche, même s’il est plus confortable d’ouvrir la ressource directement dans son navigateur).
Autre point, la redistribution est multimodale : le « produit fini » est certes partageable dans une version non modifiable, mais tout le contenu du répertoire GitHub l’est aussi, selon les mêmes conditions qui permettent la révision et le remixe.
Il y a donc en quelque sorte une redistribution front end, orientée utilisateur, et une redistribution back end plutôt orientée cuisine interne, pour les professionnels.
Un outil souple
LiaScript est un outil souple, qui, certes, nécessite quelques heures pour une prise en main de base, mais qui donne ensuite les clés pour faire à peu près ce que vous voulez. Voici quelques exemples, du plus simple au plus complexe :
- écrire du texte : c’est évident, mais le Markdown est avant tout un format de texte, comportant les bases de la mise en forme typographique (gras, italique
barré, etc.), la possibilité de faire des tableaux (à partir desquels LiaScript nous permet de jouer), des listes, et surtout la possibilité de structurer très explicitement son texte (les niveaux de titres, les indentations, etc.) ; - créer des quiz : une des spécificités de LiaScript, c’est qu’il propose une syntaxe simplissime pour toutes les questions de type QCM, questions à choix unique, questions à réponse courte, etc. Je vous renvoie à cette partie du guide pour voir ce qu’il est possible de faire ;
- insérer des médias : indispensable pour nous qui sommes fans de captures d’écran, il est évidemment possible d’insérer de l’image, de l’audio et de la vidéo. Si la prise en main est assez différente de ce que l’on connaît avec les éditeurs de texte de type Word ou même LibreOffice, elle reste très simple et fait la part belle à l’accessibilité avec la possibilité d’intégrer du texte alternatif lisible pour les lecteurs d’écran ;
- créer des trucs en ASCII-art : c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça a été une révélation. Au lieu de faire mes schémas dans des formats image, puis de les insérer, j’ai commencé à apprendre à les faire en ASCII-art et c’est très amusant (même si je ne suis pas certain que ce soit un argument…) ;
- intégrer à peu près tout et n’importe quoi : quand je parle d’intégration, je parle de la balise <iframe> qui permet d’afficher le contenu d’une page en ligne à l’intérieur d’une autre page web, et d’interagir avec. La syntaxe ici est en HTML, ça s’apprend vite. Il est donc possible d’intégrer du contenu en H5P, un support beaucoup trop beau fait sur Genially, une mind map interactive faite sur Miro… je n’ai pour le moment pas trouvé d’exemple où cela ne fonctionnait pas.
- exécuter du code : LiaScript est un outil façonné par des informaticiens pour des informaticiens à l’origine, il est donc possible d’exécuter du code. À titre d’exemple, j’ai pu tester avec succès l’interrogation de HAL via son API directement sur LiaScript. Il est ensuite possible de mettre en forme les résultats un peu comme on veut (nécessite de bidouiller avec du JSON).
Tout cela pour vous dire qu’il est possible de commencer tranquillement avec du texte et des médias divers, pour ensuite aller très très loin en termes d’interactivité.
Au-delà même du contenu, LiaScript, me semble-t-il, fait beaucoup moins peser la forme de son contenant sur le contenu que vous lui confiez, puisqu’il reste assez basique : vous pouvez adapter un Powerpoint, un document texte, presque sans y changer quoi que ce soit. Quelques aspects de la configuration générale (modes d’affichages, langues, couleurs, logo) sont faciles à modifier. À un niveau un peu plus avancé, vous avez la possibilité d’utiliser toute la palette de mise en forme HTML pour dépasser les limitations du Markdown.
Pour le reste, LiaScript est un outil libre dont le code source est accessible. Je n’ai certes pas eu besoin d’aller y mettre mon nez de béotien pour le moment, mais… c’est possible.
Un outil remplaçable
S’il y a bien une qualité qu’on ne valorise pas assez chez nos outils-logiciels (de tous les jours et de notre monde professionnel), c’est bien le fait de savoir ne pas se rendre indispensable.
Je le redis, LiaScript n’est qu’un intermédiaire qui interprète des documents en format textuel qui existent par ailleurs et sont mobilisables sous d’autres formes. S’il venait à disparaître, eh bien ce ne serait qu’une certaine forme de nos ressources qui disparaîtrait avec lui, pas les contenus et les éléments qui entrent dans leur composition. Le fondement de LiaScript c’est d’abord le Markdown qui n’est la propriété de personne et que l’on peut très facilement convertir en un autre format, comme par exemple le HTML.
Je peux donc travailler dans une certaine quiétude : les modifications de politiques tarifaires, les baisses de budget qui réduisent le nombre de licences, la disparition pure et simple de l’outil, tout cela n’affectera pas plus que ça ce qui a déjà été créé.
Conclusions et infos supplémentaires
Quand on découvre un nouveau joujou, on a du mal à ne pas être un peu trop enthousiaste. À l’heure actuelle, je trouve que les qualités de LiaScript surpassent très largement d’autres formats que nous avons l’habitude d’utiliser, aussi parce que je sais que mon travail n’est pas emprisonné derrière les barreaux de comptes freemium d’un Genially ou d’un Mentimeter, ou d’une authentification centralisée.
Toujours dans les confidences, j’aime bien ce côté presque artisanal du travail, où l’on va expérimenter une ligne de code chipée çà et là pour voir si ça marche, essayer encore et encore en allant vérifier la documentation, les blogs, ou même tout simplement les exemples qui marchent que l’on a pu voir ailleurs. Ce n’est pas seulement pour le plaisir étrange de bidouiller maladroitement, c’est aussi un sentiment de contrôle sur mes propres ressources que je ne retrouve pas ailleurs, quand ça marche, j’ai compris pourquoi.
Alors, si vous avez un après-midi à perdre, testez, peut-être que vous y prendrez goût !
Et pour celles et ceux qui auraient déjà mordu à l’hameçon :
- vous trouverez la doc ici, super bien faite ;
- les évolutions techniques, les réflexions théoriques des trois (ou quatre ?) créateurs de LiaScript sont ici.
Et pour se former ou s’informer sur les ressources éducatives libres, allez faire un tour :
- chez nos consœurs et confrères de la Fabrique REL ;
- du côté de Nantes Université et un MOOC porté par la chaire Unesco RELIA dispo sur la plateforme Callisto.

